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3 janvier 2014 5 03 /01 /janvier /2014 15:33

 

 

 

 

il me tardait de te parler

tu ne répondais plus

je me taisais

je dis :

une truite a glissé

entre mes mains malhabiles

je n’ai pourtant rien perdu

de mon ouïe

il me semble entendre

le raclement des écailles

et surtout tes branchies

à la voûte

ça bat, ça bat

le vent de la Réunion,

la terre d’Algérie,

entends ma joue ici

un rai de soleil la rougit

la tienne m’apaise

ce sont tes mots qui me manquent

jamais ton corps qui me happa

que je sais

lorsque je le découvris

sous la pierre plate du ruisseau dévalant

monts et ruines

riante si riantes !

la mort ne sera jamais

nous ferons avec

pas peu fières, hein

habiba, tu dis

habiba, je réponds

à la voûte étoilée,

 

 

 


 

 

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28 décembre 2013 6 28 /12 /décembre /2013 11:16

 

 

 

 

CAM00844.jpg

 

 

Cette nuit-là, Lotte et ses jérémiades m’empêchaient de dormir. Je les repoussais. Puis les soupirs ténus de Lotte, puis je me levais. J’ouvris la porte de son cabinet de toilette, elle me présenta, désolée, ses poignets entaillés. Alors je la pris par les bras, la secouai – je devais crier, sourde, comme dans les rêves. Ses bras étaient tout mous sans os, des ballots, désolés. Je hurlai.

Ce matin-là, je crus voir Lotte, ma mère, en robe longue orange, pieds nus glisser un marque-page dans son livre et m’apporter l’assiette fumante de flocons d’avoine. Elle tressait mes cheveux, je faisais semblant de manger, le bus attendait les écoliers, Kurt-Schumacher-Platz.

La veille, j’apprenais la mort d’une jeune fille, morte de la grippe, je connais bien sa mère. C’est comme un mauvais rêve. C’est comme pour de faux, c’est comme à hurler et à être là, de vrai. C’est à ne jamais savoir, à entendre, une nuit après l’autre.

Avant, c’était un petit garçon émerveillé par les jouets déballés, qui ne voulait pas dormir ce soir-là. Il caressait de sa joue le crocodile en peluche, il savait tout des requins du livre. Quand il tournait les pages, un ange passait.

 

 

 


 

 

 

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9 avril 2012 1 09 /04 /avril /2012 16:12

 

 

 

Je vivais à la périphérie d’une ville déglinguée où j’entendais encore le changement d’aiguillage hydraulique des trains. Telle je m’imagine, sans gros effort, et m’y débattais.

En mon fief, végétait désormais un jardin aux hortensias rouges. J’avais beau verser l’encre, concasser les ardoises à leurs pieds, ils restaient rouges avec cette pointe d’ultra violet reconnaissante de mes expériences et l’enfouissement de la mémoire.  Je ne coupais rien des ramures, aussi de maigres bras ou de maigres jambes tendaient-ils vers le ciel, vantards de leurs moignons fleuris aux beaux jours, noirauds dans la ouate hivernale. Il m’arrivait de quitter le faubourg et de traverser l’agora où des marchands tentaient encore de spéculer sur des trésors sous le matelas des déguenillés. C’était un spectacle divertissant quoique péniblement bruyant, un piètre plagiat d’une pièce médiévale,  la farce exagérée, les tréteaux en moins. Des tracts volaient sous la goualante des mercantiles, écrabouillaient, aveuglaient la tronche des gueux. Il y était écrit des slogans verbeux en lettres capitales grasses sortis de presses essoufflées. Rien à voir, croyez-moi, avec Maria Soudaïeva. La chanson était accompagnée à la guitare basse que voulaient bien alimenter au pédalier, pour quelques radis, de téméraires miséreux. Le comble du bruit était atteint lorsque le luthier et sa mandoline s’en mêlaient. J’ai toujours eu en horreur cet instrument navrant. Je n’avais pour habitude que de traverser le bourg, je sursoyais donc l’observation de ce spectacle tapageur, j’obliquais vers la gare de l’Ouest. J’enfourchais là-bas le tamanoir paressant sur les rails, alléché par mon sac de fourmis. A la lune croissante, nous parvenions à l’océan bleu hortensia. Je remplissais mes poumons d’iode dans l’idée d’échapper à la crétinerie et ma besace de guano d’oiseaux pervenche dont mon jardin raffolait. Le tamanoir et moi rotions d’aise, repus sur le sable, le nez dans la nuit, nyctalopes bien obligés.

 

 


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15 juin 2011 3 15 /06 /juin /2011 19:27

 

 

Ex voto

 

A chaque fois, elle déglutissait et étalait un peu plus de marmelade, ça n’était pas écoeurant, mais un tantinet poisseux. A chaque fois d’un petit-déjeuner qui s’éterniserait à la nuit sans plus de café ni de tartine, à peine la mouche cognant le carreau de la fenêtre derrière l’organdi du rideau empesé.

Elle en avait pris des coups sur la caboche, la petite-main, à force de repriser les chaussettes de laine et chasser la mite à la tapette. S’entêter lui faisait une belle jambe, lui prodiguait de sérieux vrombissements vrillant son cerveau incliné à l’ouvrage, n’en pensant pas moins.  

Elle voyait le bouleau grandir, déployer ses cliquetteries argentées, forcément se déplumer, blanchir, puis de nouveau s’élancer, miroiter, etc.

Une maille à l’envers, une maille à l’endroit, des moments refusant le temps, cet animal de lombric. Des bocaux stérilisés aux mentions délavées, disparues, d’autres en verre moulé, un cendrier bleu Air France, un mélangeur en plastique rouge grenat qui avait agité le Bloody Mary un soir sur la Rambla de Barcelone, le bouchon à l’émeri d’un flacon de parfum cassé lors d’une chute lui causant une double fracture de l’humérus (et hop ! un peu de sel autobiographique), les restes du papier d’Arménie dans le cendrier, la tour Eiffel porte-stylo, un abat-jour cramé par une ampoule à peine puissante, à son pied un chamois de Chamonix travaillé à la gouge, des gants rouges rencontrés aux Tuileries, une erreur mathématique de Sophie Germain, un « oui » tatoué sur le boîtier d’un baladeur, une branche de serpilla séché, la recette du cocktail Die empfindliche C., l’herbier du jardin, le ruban d’une chanteuse, les chaussures bleues de son fiancé, une photo d’espadon au large de Zanzibar, la chanson qui va avec, la rue Khalid-Ibn-Oulid, 5 carnets bleus dont un perdu, un courriel d’un poète, une île sans eau courante au Canada, etc., en dernier lieu sur l’échafaudage des instants, la balle rousse de terre battue et la page marquée d’un roman américain. A se laisser caresser par l’aiguille, les reliques courbaient gracieuses la nuque, puis tintamarraient chatouilleuses crevant la grotte de la belle qui maniait à la régalade plutôt qu’à la jérémiade ses éphémérides.

Je suis extraordinairement calme. Je vis dans une bulle, j’évite la foule que je n’ai jamais aimée sauf au théâtre où le quatrième mur me met en vitrine rassurante, je souris aux saluts, je ne m’incline pas. J’attends l’instant où je pourrai remettre les deux mains sur un guidon de vélo, je rééduque ma concentration, je redis les poèmes de Charles Juliet, un à un dans la nuit lorsque je me réveille, je devine de mon lit les roses et les hortensias sur la terrasse, nyctalope, je redresse mon dos, je pense deviner le petit matin où je déposerai mes agrafes entre la poire et la soif dans l’armoire à confitures, etc.  

 

 

 

 

 

 

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2 avril 2011 6 02 /04 /avril /2011 13:07

 

 

 

Je regardais l’homme malade, la pompe à morphine, je devinais les chimères surgissant dessous le lit.

 

Je regardais ses livres reposer sur le chevet depuis qu’ils avaient été apportés par les uns et les autres alertés, les journaux, ses cahiers abandonnés ficelés d’élastiques.

 

Nous aurions pu parler, j’aurais noté, sans doute répertorié les dernières grâces ad hoc de nos échanges.

Je soulageais ses pieds en les massant au Synthol, ainsi le désirait-il jusqu’à l’ordonner, gentiment, toujours gentiment. Abandonné à la seule maladie physique, ne calculant que le degré de la souffrance, appuyant sur le bouton.

 

Il y avait parfois un mot de plus entre nous, parfois un début de nom et de colère à l’encontre du chambardement universel. Mais avant tout la fenêtre à ouvrir et à détailler, me souriait-il, le buisson d’églantines et la fraîcheur de l’arrière-saison, notre grande vitrine lascive, n’est-ce pas ?

Je répondais ceci des bogues que les écoliers rapportaient en classe ou de la tisane acide des fruits de l’églantier. Je voyais la coiffe de la diaconesse se soulever au courant d’air entre le bureau d’admission et le bâtiment B. Et les nuages coursés par le vent, ceux-là, je les distingue de mon lit, me souriait-il.

 

Ou nous observions notre silence dans la chambre d’hôpital.

Le corps malmené par le mal ne se débattait plus, il avait trouvé une issue, une ruse calmes pour laisser flotter l’esprit, les mots prenaient la tasse dans la rivière dont on ne remonte pas le cours, il suffisait de voir par la fenêtre le filet d’âme charrier les roseaux, taquiner les têtards, caresser les mollets de la bien-aimée courbée à dénicher la truite sous la pierre plate. J’aurais noté la noyade, j’aurais perdu le fil de mes yeux sur l’homme. Il gardait les vaches et l’enclos défoncé par les braconniers, il avait eu un premier prix de rédaction et une bourse d’études pour un internat où il apprit le saut en hauteur, à voler les livres de la bibliothèque, à s’ennuyer de l’absence des ruminants au bord de l’eau. Je clignais d’un œil et faisais disparaître le bout de marronnier derrière le chambranle. Finalement il avait été nommé à Paris, il avait enterré la bien-aimée au cimetière du village, il avait remercié les étudiants de leur couronne, il préfèrerait retourner là-bas près du saule guérisseur. On apportait à l’habitude le plateau repas inutile, la rue s’agitait des gens qui débauchaient.

 

Il m’arrive encore de rendre visite à l’écrivain, de sa table de travail il me voit arriver de loin par le chemin, on entend crier le gardien de troupeau; l’homme a pactisé avec la maladie qui a incliné son écriture en d’autres sens. Nous parlons peu, nous laissons entrer la nuit par la fenêtre, j’éteins les lampes, nous voyons les étoiles.

 

 

 

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23 mars 2011 3 23 /03 /mars /2011 00:04

 

 

 

 

Perdu un livre avec rose séchée un billet de train une photo

dans la rue au bord de la mer peut-être sur un banc à un feu rouge

C’est le printemps disait la femme d’en face ou ricanait-elle

voyant les pages se corner au vent des premiers pollens

la couverture se jaunir à l’allure d’un cheval au galop

sur la digue de Grâce grise d’une aube fraîche

ou râlait-elle

se baissant se relevant trop tard ils avaient disparu sur un rafiot vapeur

pour La Paz

ou un hôtel borgne au vigile moustachu de la gare de Lyon

Votre livre criait-elle par les klaxons et les feuillettes des marronniers

hep en direction des fuyards hanche contre hanche

vous ! Mais leur sonner les matines était inutile

en ce temps de première saison quand le chergui assèche les tympans

des béats assis sur le mur des Paresseux

Tu gueules, la vieille, disaient les dérangés

tu froisses nos journaux de ton haleine de thé

vise les papiers sur les trottoirs pique-les bourres-y ta poubelle à roulettes

laisse nos baluchons attendre le ferry et seules les mouettes criasser

ou dodelinait-elle de la tête comme les camélias à Brest

le livre crispé sous ses ongles

pointant sa longue-vue sur les deux voyageurs distraits

beaux tels l’homme la femme gravés du maître de Nürnberg

échappés du feuilleton des Mystères

au petit jour réveillé par les oiseaux la frangipane du pâtissier

les tables enchaînées glissantes de rosée au café de la Mairie

sous la volée des cloches de Saint-Sulpice rapetassé

Entrevu un livre avec rose séchée un billet de train une photo

dépassant de la poche du tablier de la pythie

deux zouaves au loin roulant carrosse vers l’Italie

de souffle éphémères tant la route poudroyait l’essence

l’huile d’Argan en mirage incontrôlé

quatre pneus caoutchouc en l’air

une rose

un aller

une photo

ou tous à la fois dans un livre.

 

 

 

 

 

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6 mars 2011 7 06 /03 /mars /2011 14:31

Les mains dans les senteurs en tête

 

N’allez pas chercher ailleurs : l’agneau a plus d’odeur que le bœuf que la volaille sauf le gibier faisandé qui  inonde des jours après la paillasse de la cuisine, rien n’y peut mais, même pas la machine à café tous les matins du monde.

Savez-vous qu’il faut d’abord taire les senteurs, bah, ouvrez la fenêtre ou endormez-les dans l’eau ou l’huile d’olive : pour le pesto, une couche de basilic, une de sel, dix de der jusqu’à fermeture du bocal. Une viande plongée dans l’eau froide sera succulente –sauf si votre boucher ou le supermarché sont nases-, une viande plongée dans le frémissant donnera un bouillon pâmant.

Le temps est important en cuisine car suspendu.  Il peut commencer par la vadrouille au marché ou l’égarement dans un boui-boui fabuleux de Belleville, on ne sait ainsi si de baguettes ou de harissa sera le pot sur le feu à moins que la boucherie normande fasse la réclame de l’agneau de pré-salé, dans ce cas il faudra impérativement trouver le légume d’accompagnement au bord de l’eau, point d’algue chichiteuse, peut-être un rond chou-fleur de la Bretagne d’à côté, en tout cas quelques rattes écrasées à la fourchette, des cristaux de fleur de sel, une louchée de la crème pleine de là-bas… A moins que les champignons parfumés et la ciboule à l’étal de la Belle de Shanghai vous détournent définitivement des embruns bêleurs après un hâtif « bonjour, ça va, comment ça va, oui, bien » au boucher de la rue des Pyrénées.

Il faut d’abord taire les senteurs, leur fermer le clapet, reléguer la souvenance d’un aïoli au pied des Cévennes dans ce jardin à l’ombre du micocoulier car de rappels inexacts trop circonstanciels est empruntée la mémoire. Vous me suivez ? Bon…  Gardons le sentimental à distance et le couteau rétamé sur la planche à découper. Rompez avec le monde extérieur braillard, vous l’avez importé dans votre cuisine en tons, volumes, couleurs pleins de terre et de grâce brutes muettes.  Gorgez-vous du Trio Nocturne de Schubert, remettez le couvercle, oyez les instruments s’accorder, vous en pleurerez à l’ombre de l’oignon.

Je suis dans mes quelques mètres carrés blancs d’origine, crémeux aujourd’hui d’odeurs punaisées envolées. Rien n’est pareil à ce jour-là. Je râle toujours à l’encontre de mon espace non fonctionnel, pourtant je m’en voudrais d’un propre et d’un rangé qui déclineraient l’attendu. Vous êtes comme moi, vous lorgnez d’un œil une recette, de l’autre vous lui tordez le cou parce qu’aujourd’hui vous êtes libyens et toujours depuis tout le temps intranquilles ; je coupe menu le poivron, je déplore ne pas avoir vu craqueler sa peau dans le four à faible température pendant que j’écoute Schubert et cisèle la coriandre…  J’ai une dernière gousse de vanille envoyée par Zou, elle infuse dans les poires une senteur, mais une senteur…

 

 

 

 

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12 janvier 2011 3 12 /01 /janvier /2011 15:06

Bézef

 

Pour une fois au début étaient les bœufs

On s’essaya au cercle parfait de la roue

hue dia !

D’abord je n’étais pas née

secundo je préférais la ville

au costume deux trois pièces pour l’occasion de l’oncle Gustave

qui rapportait le chèvre frais dans la gaze

Pendant qu’il m’amusait pomper l’eau

dans la carafe plastique

me réjouissait l’éclosion des liserons

tout matin

Il me coûtait d’ombres ogresses

aller au fond du jardin

uriner avant la pleine nuit

C’était à la Saint-Jean

les jours longs longs

La grande cousine Micheline

embrassait le grand cousin sans nom dans ma mémoire

mais les moustaches de lui picotent encore mes joues

et moi de crever de mes quatre ans

les yeux de la belle à en dormir seule près de lui, mon grand cousin !

Zulema portait en chignon ses grands cheveux gris

noir, son corsage, filandreuse, sa main

pendant que j’observais en semblant les sons et lumières

Petit à petit j’attelais la voiture

je venais de là ou d’ailleurs

un frère allait paraître

Me brasser dans la charrue de paille

les palpitations

bézef

elles creusent l’abandon de moi

Ciel, que c’est bon !

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15 décembre 2010 3 15 /12 /décembre /2010 18:49

 

Gabriel Monnet, 1921-2010 et des étoiles, pardi

 

Je me sens de nouveau abandonnée depuis hier soir : peu cher, aurait dit Gaby, et il m’aurait encore invitée sous le mobile de Calder dans sa maison entre mer et Cévennes à dévorer un poulet aïoli unique, il aurait encore béni ma fille de neuf mois alors me disant « ni fille ni garçon, quelle perfection… » Monnette, son épousée d’amour,  aurait encore accompli le chef-d’œuvre de la mousse au chocolat, j’étais si timide en ce jour d’été, si mangeuse de tes mots, de tes histoires, si écouteuse que dans mes casseroles et épices tu es là à jamais déclamant Mozart et tes mains tremblantes assurées de poésie sur la chair du seul poulet choisi par toi. Tu ne me manqueras jamais, une étoile de plus à mon tapis de nuit, mon tendre et résistant ami…………………… Bah, les larmes ne sont que celles de l’abandon…… tu n’es plus là à voir de loin et sourire de mes mains dans la cuisine et mon jardin !

et merde ++++++++++++++++++

 

 rêve 1

 

 

 

 

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Gabriel Monnet, fin du théâtre vivant

 

Disparition . L’acteur et metteur en scène, figure de la décentralisation, est mort hier à l’âge de 89 ans.

 

Par RENÉ SOLIS (in Libération)

 

Ce jeudi 16 décembre à Montpellier, il devait être encore sur les planches. Avec Georges Lavaudant et les jeunes acteurs du Conservatoire de Montpellier dirigé par Ariel Garcia Valdés, il préparait Etat civil, un spectacle à partir de textes de l’écrivain portugais António Lobo Antunes. Il n’honorera pas ce dernier projet de sa «présence amicale», selon l’expression du programme. Gabriel Monnet, acteur, metteur en scène et figure tutélaire de la décentralisation théâtrale en France, est mort hier matin à l’âge de 89 ans.

Officiellement, il était à la retraite depuis 1981, date à laquelle il avait laissé la direction du Centre dramatique national de Grenoble à Georges Lavaudant, son codirecteur. Depuis, dans sa maison au milieu des vignes et de la garrigue, près de Montpellier, il cultivait son jardin, ses lectures et ses amitiés.

«Clôture». S’agissant de Gaby - ainsi que l’appelaient ses amis -, le qualificatif de retraité était relatif. Amateur assidu de théâtre, il dispensait volontiers sa «présence amicale», remontant à l’occasion sur les planches - à condition qu’il s’agisse d’un petit rôle -, ou reprenant pour quelques représentations le Songe d’un homme ridicule de Dostoïevski, l’un de ses textes fétiches. Mais il préférait encore les lectures en public, indifférent au standing du lieu, grand théâtre ou arrière-salle de bistrot.

De la «popularité» de Gabriel Monnet, on peut trouver un écho dans ce compte rendu d’un conseil d’administration de l’association Double-Cœur de Bourges. Nous sommes en 2004 : «Lecture de Gabriel Monnet de textes d’Anton Tchekhov, Luigi Pirandello et de Lobo Antunes. Nous regrettons de n’avoir pas pu satisfaire toutes les demandes, mais les règles de sécurité nous interdisent d’accueillir plus d’un certain nombre de personnes, chiffre largement atteint ce jeudi 28 octobre.»

Le chiffre précis importe moins que l’image : à Bourges, quarante ans après, Gabriel Monnet faisait toujours salle comble. Il y était arrivé en 1961, en provenance de la Comédie de Saint-Etienne où il travaillait avec Jean Dasté, un des pères de la décentralisation dramatique. Deux ans plus tard, il inaugure la Maison de culture, l’une des toutes premières de l’ère Malraux et la seule à avoir reçu, en 1965, l’onction suprême : une visite du général de Gaulle.

A Bourges, Gabriel, Monnet est un fédérateur, qui alterne répertoire et textes contemporains, et s’ouvre à tous les arts, pionnier de ce qui semble aujourd’hui une évidence. Pour l’ouverture de la Maison, en octobre 1963, il fait venir le pianiste Samson François avec l’orchestre national de l’ORTF. Et le décorateur du spectacle inaugural - la Provocation de Pierre Halet - s’appelle Calder.

«Je voulais, écrivait-il en 2003 dans un ouvrage retraçant cette aventure (1), que le théâtre cessât d’être une clôture, un envers des murs, un lieu séparé de tous les autres. Je le rêvais ouvert, le jour comme le soir, aux disciplines dont il fait son pain : littérature, arts plastiques, musiques.» Acteur, directeur, chef de troupe, Gabriel Monnet est d’abord un artisan. Moins politique que Jean Vilar - son aîné de neuf ans - ou que Roger Planchon - son cadet de dix -, il est l’incarnation par excellence d’un théâtre public fier de ses origines populaires et provinciales, soucieux d’«offrir aux gens une relation à leur histoire» (Libération du 24 novembre 2001).

Lui-même n’oubliait pas la sienne, de son enfance au Cheylard, en Ardèche, aux années de guerre et de Résistance dans le maquis du Vercors.

«Plein siècle». Après Bourges, il dirige de 1969 à 1975 le Centre dramatique de Nice, qu’il doit quitter en raison d’un conflit avec Jacques Médecin, le sulfureux - et très réactionnaire - maire de l’époque. Nommé à la tête du Centre dramatique national des Alpes à Grenoble, il y fait venir un metteur en scène d’à peine 30 ans, animateur d’une troupe locale, le théâtre Partisan. Et s’efface progressivement au profit de Georges Lavaudant, tout en jouant dans les spectacles de celui-ci (Palazzo mentale de Pierre Bourgeade, Maître Puntila et son valet Matti de Brecht…).

En 1981, il décide de s’appliquer à lui-même la retraite à 60 ans, qui vient d’être votée, et laisse Lavaudant seul aux commandes. Un passage de relais qu’il explique vingt ans plus tard d’une phrase : «Je n’avais pas envie de devenir un notable.»

Il était bien le contraire : un curieux perpétuel qui détestait les conventions, dévoreur de livres et de journaux, naviguant entre enthousiasme et emportement, passionné du présent.

Dans sa présentation de l’Ecole des femmes à Bourges en 1961, il écrivait : «On n’ajoute rien à un ouvrage de Molière. Tout s’y trouve. Tout y est. On y entre si l’on peut, comme dans l’intimité d’un autre, comme dans son cœur. Et quel cœur ! Ce comédien n’est pas un penseur, philosophe ou psychologue, il est un homme "de plein siècle" comme on dirait "de plein vent", secoué, traversé par tous les ouragans de sa vie et de son temps.»

Un autoportrait.

(1) Comédie de Bourges 1961-1968, éditions Double-Cœur>

 

 

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21 novembre 2010 7 21 /11 /novembre /2010 14:51

Haïti, balle perdue

 

 

Prenez garde, vous !, entendis-je dans le courant d’air immonde du wagon métro parisien ligne1. Je me raidis, relevai le chef, boutonnai le col de mon manteau, à ma droite, une réchappée du choléra, en face, de gros genoux nus qui rabattaient les miens sous le siège. Position inconfortable, diriez-vous ? Fi donc, je revenais à pied d’un cours de gym, Jussieu-Bastille, fesses, dos, chevilles, cheveux exacerbés, yeux pétillant du muscadet d’après pris au comptoir du Petit Muscadet avec l’amie sportive B… (je reste anonymophile, là, est mon ultime révérence bien élevée, paix à mes parents), j’étais donc la fière de corps, la moins pensante de tête –pour une fois, pour une fois, que cela dure, repos, repos…-, j’entendis, pire, j’écoutai l’homme aux genoux nus ainsi hurler: prenez garde, vous !  Un instant je crus devoir alerter, ciel, si bien étais-je in corpore tutti (ceci pour faire encore weinen cher b… de myspace), le psy, le Samu du métro, si secouriste tant mon dos après ce cours de gym s’était tu, mais psy y avait-il et gratuit de surcroît, et misère, misère ? car l’homme aux gros genoux à l’oreillette vissée était de short vêtu, certes de grandes chaussettes dans les sandales, mais, quand même, le vent giflait le baromètre ce 19 novembre. J’avais tant de biceps à dégonfler pour le quidam de la soupe populaire, tant d’ailettes à rapatrier sur l’autre moins chanceux, moins sportif, tout de même oreilletté –diable, me dis-je, d’où lui vient ce téléphone portable, d’un trafic à Montreuil ? d’un vol à l’arrachée ? en nus-pieds, voyons, voyons !-  tant de bontés insoupçonnées gratuites en moi que je prenais l’autre à mon image inventé du malheur quotidien, du malheur advenu d’un coup sur la caboche. L’homme en tongs admonesta encore vif son interlocuteur-mobile et s’enfuit de la voiture à la station Reuilly-Diderot, l’appendice téléphonique flottant dans le courant d’air immonde, sans que j’ose rehausser le genou. Il en alla ainsi de mon dos courbé d’un coup et de la dame ex choléra qui ne moufta mot et cil jusqu’à ma descente Saint-Mandé, Saint-Mandé, Saint-Mandé (oui, trois fois chanté car en cette porte de Paris gît un institut pour aveugles).

 

 

 

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