Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
19 avril 2014 6 19 /04 /avril /2014 17:09

 

 

 

 

C’est incroyable : je lui écrivais, repose-toi, ne viens pas, ça n’est que du théâtre, je viendrai chez toi te dire bonjour ! Et tu es mort. C’est ça : en ton jardin, au milieu de tous, je répète ça, je viens jouer à Alès, je te disais de ne pas venir, c’est Hugo, tu connais, ne te déplace pas, je viendrai te voir, et tu es mort. C’est d’un commun attendu, ça n’était pas prévu.

Je prends la parole au milieu de tous, parmi tous en ton jardin. Je dis ça, j’improvise, ça n’est pas si facile, pourtant je le dis de toute évidence, bien entouré de mes filles et de tous, je pense au dernier petit, du haut de ses quatre ans, je n’y pense pas, je les sais, je dis évidemment. On dira que je suis acteur, on ne se trompe pas, on dira, facile, je n’ai pour habitude que passer le texte d’autres par mon corps, et de penser, d’aimer et de penser.

C’est elle qui dit ça, qui me connait presque, qui sait les heures de doutes, de recopiage de textes, par cœur.

J’ai dit au revoir au vieux mort de vieillesse, je vais rendre visite prévue à mon ami, je reviendrai dormir chez ma fille qui est venue enterrer son grand-père, marcher dans la forêt des Cévennes avec le petit, il sera encore trop tôt en saison pour sauter sur le trampoline avec le petit dans le jardin de sa grand-mère morte. (Ce n’est pas facile, tous ces morts, ça occasionne une otite passagère ou durable chez le petit.) Puis nous chausserons les bottes, nous irons chercher les œufs en chocolat sous le frêle abricotier, à l’emplacement du potager recouvert d’herbes si vertes si hautes, peut-être sous la véranda s’il pleut trop fort. Ça nous fera mal au ventre, bien aux rires.

 

Nous reprendrons le train mardi, ma fille, le petit et moi, à l’heure où tous reprennent le travail, et mes filles, les petits et moi. Ça n’était pas prévu.

 

ca.jpg

 

 

 


Repost 0
Published by emmanuelle grangé - dans portrait
commenter cet article
13 décembre 2013 5 13 /12 /décembre /2013 20:27

 

 

 

 

L’endroit où étuvait la douleur était large, vous pensez bien. Le point rouge était surtout visible par la large auréole rose-blanchâtre. Comme un vaccin mal cicatrisé, identifiable des lustres plus tard.

Le haut de l’humérus de la femme était tatoué de ce signe-là ; le poignet aussi, mais plutôt en chiffres bleu-pâlot-boursoufflé et plutôt dans le tendre de l’avant-bras.

Je les vis lors des ablutions à la morte. On m’avait remis des sous-vêtements de soie élimée rose-saumon. Il fallut étirer, distendre les bas nylon pour qu’ils enveloppent les jambes roides-gracieuses.

Cela prit du temps sur mon temps. Cela me prit même de l’affection car la bouche de la morte restait entrouverte, sans doute me parlait-elle et je n’étais pas sourde, toujours novice sensible concernant mon métier d’embaumeuse. Je visais l’empirisme, j’avais le manuel à côté de moi, je m’en écartais comme en cuisine où la menthe remplace la coriandre, où le curcuma remplace le safran, ainsi de suite. Je faisais avec. Avec, ce jour-là, la bouche entrouverte de la morte. Les dents telles. Je ne les blanchissais pas. Je passais du gras sur les lèvres qui s’ourlèrent. Je revêtais le corps d’une robe fleurie, fond crème avec coquelicots, et d’une ceinture fine rouge vif. Je brossais les cheveux décolorés, deux mèches blondes reposeraient sur les seins. Je croisais les mains sur son ventre, je n’inventais rien, j’observais le protocole. Puis je pris ma palette : je soulignais les veines de ses yeux, j’appuyais de brun-sienne le rebondi de ses lèvres, je déboutonnais le haut de sa robe, je reconnus cette senteur d’eau de lavande Yardley. Puis on m’en voulut d’avoir ainsi affublé la morte qui n’en finissait pas de parler, je leur dis et ne leur en voulus pas de me congédier.

 

Aujourd’hui, je suis gardienne de musée, je veille sur l’alcôve du Souffleur à la lampe, j’applique des étoiles au ciel, une à une. Parfois j’ajoute une pincée de sel, une de bleu murex, un peu de paprika doux, souvent la morte susurre, il me faut tendre l’oreille, nous savons comment, je crois l’entendre, elle siffle de là-bas près de Minsk.

 

 

 

 


Repost 0
Published by emmanuelle grangé - dans portrait
commenter cet article
13 octobre 2013 7 13 /10 /octobre /2013 19:34

 

 

 

 

 

[…] Alors, j’observais longtemps le corps mort, puis le peignais par coeur, de préférence lorsque les lumières des immeubles voisins s’éteignaient, et bien au-delà. A force de jours, de mois, de solstices, toujours à la même heure, je parvins au schéma à la lueur de la bougie après l’avoir dégagé des langes, des absolutions, des printemps, des mornes saisons. Je débarrassai de ses enluminures l’arrière plan moult fois redressé par des couches d’acrylique dignes des enseignes publicitaires « Inca-Cola », « Das ist die berliner Luft », « L'histoire du soldat Svejk en un week-end », « Ne devenez pas vache, prenez le train » ou des leitmotivs comme « La terre bleue comme une orange », « Carmen, je t'aime ». Nous avions beaucoup voyagé, il est vrai, la patine avait musclé mes bras et mes jambes.

J'achève votre portrait. Pourquoi suis-je influencée par le tableau de Rembrandt où l'on voit des médecins penchés sur la dépouille d'un homme ? Je vous ai flanqué de gardes du corps, ils se ressemblent tous. Cela m'arrange car j'ai encore de gros progrès à faire concernant le b.a.-ba, l'académisme du coup de crayon, et je ne sais si, plus tard, après l’ultime levée du corps, j'aurai cette opportunité-là. Vous reposez de trois quarts sur une planche, vous lévitez dans la demi-obscurité entouré de silhouettes cireuses, les pans des rideaux comme ceux du drap sont agités par le souffle d'air de l'extérieur ou par mes dires.

C'est un tableau compliqué malgré toute mon application à le rendre quotidien voire banal.

Quelques animaux y vadrouillent, par exemple, Zoë, le chat, que j'allais récupérer dans le terrain vague et qui ne rentrait chez nous qu'à la condition de le ramener dans mes bras. Encore un gros problème : il m'a fallu décalquer la bête d'après photo, mes animaux ressemblent tous à des cochons. Ainsi les mouettes au-dessus de votre tête. Ainsi les chiens au groin dans le filet à provisions sur le trottoir de Trouville. Les coelacanthes roses sous le drap. Et tout le tintouin grogneur d'une arche prête à prendre l'eau.

Il fait nuit, et ma concentration tarde. Des moucherons comme ceux autour des fruits talés la happent. Si je parlais encore de la chaleur de votre corps, vous seriez capable de répondre : chiche, prends-moi ! Je serrerais fort, et non, vraiment, voici un raccourci pourtant sublime de notre tête-à-tête que je m’en voudrais de dévoiler.

Dans quelques heures, ils pourront frapper à notre porte déverrouillée, mais que verront-ils dans cette noix sur l'estran ? Un radeau, une topographie sur le cyclo tendu, un moineau embaumé dans une coque, des journaux maculés de couleurs portant date de la révolution tunisienne jusqu'à celle de la prise du bunker libyen, une enfin éplorée attendant le déluge ? Ils vous arracheront de fait à moi, et alors ? Le temps n'y fait rien. Je cherche un titre à ce tableau avant même de l'avoir terminé […]

 

 

 

 

Repost 0
Published by emmanuelle grangé - dans portrait
commenter cet article
8 décembre 2012 6 08 /12 /décembre /2012 16:22

 

 

 

Laurent, le coiffeur, coupa mes cheveux. Je lui tus mon abandon lors du massage de la shampooineuse qui du front à la nuque m’emplit de bonté d’un coup pour l’humanité, je vis s’estomper les guerres, celles intestines et juste un peu plus loin celles syriennes, Gaza fredonnait légère, j’oubliai la grammaire, je regardai Cordouan, je lui dis, fier Artaban, va donc (j’estompai le « c » final). Et l’Andalouse de récupérer ses boucles pétries revigorées, je l’étais à ce si juste moment d’yeux fermés, bleue brune, ourlée de cils courbés haut, paupières diaphanes, le cuir chevelu décollé, ah, mon Mohican. Les commis enjambaient mes jambes molles, je ne pouvais commettre aucun écart à l’abandon, tête renversée sous les doigts habiles de la shampooineuse, les commis trébuchaient, juraient en silence. Je soupirai, drapée dans la blouse nylon. L’arrivée de Madame T. aux lavabos experts fit dévier le jet d’eau, je sentis l’attention se déplacer et la rigole tiède jusqu’à mon coccyx. J’acceptai la main tendue du coiffeur et la chasuble sèche. Les mèches tombèrent, la neige aussi (enfin, j’imagine, c’est plus joli en décembre), je rencontrai le facteur et ses calendriers dans l’escalier de mon immeuble, je choisis un almanach recto mers du Sud, verso glaces des Alpes ou vice versa, nous nous souhaitâmes la bonne fin d’année, il ajouta, ça vous va bien, tous ces doigts dans vos cheveux.

 

 


Repost 0
Published by emmanuelle grangé - dans portrait
commenter cet article
6 novembre 2012 2 06 /11 /novembre /2012 12:27

 

 

La pluie ridait la première impression. Il se tenait en manteau sombre sous un porche. Il voyait mal à cause dudit rideau ; pour une première rencontre à tâtons, c’était très bien ainsi. A la lumière du café, le pardessus se révéla bleu marine ou, tout au plus près de ce ton-là, outremer, cyan plus que foncé, profond murex, ou imperméable en gabardine. L'homme avait dû marcher quelques mètres sous l’averse avant de rejoindre sa voiture puis l'établissement proposé. Ses cheveux étaient gris, lisses, coupés court, l’eau ne perlait que dans ses épais sourcils noirs lorsqu'il s’assit à la table. Un col de chemise mal fichue sortait du pullover. Il n’avait pas quitté son manteau, il l’avait juste déboutonné. Ses fortes cuisses écrasaient la moleskine. Il commanda une noisette, plus tard, la conversation bien entamée, un Baileys. Peut-être parlait-il de L’Homme d’Aran, et, comme il faisait nuit et cosy, préférait-il crémer le tête-à-tête. Ses mains longues étaient curieuses : les pouces s’incurvaient, rebelles aux autres phalanges alignées. Il fumait des cigarettes, les éteignait à mi-parcours. Sa voix douce explorait le terrain. Il se taisait le plus souvent, il écoutait et regardait, un majeur  contre l’arête de son nez. Lorsqu’il se leva pour s’acquitter de l’addition, je remarquai le froissé humide de sa gabardine bleu nuit.

 

Repost 0
Published by emmanuelle grangé - dans portrait
commenter cet article
3 juin 2012 7 03 /06 /juin /2012 11:18

 

 

à suivre dans la vitrine du babel (vous trouverez le lien ci-droite)

 

 

 

 

 

O du, Maria Benn (v.o. finale sous-titrée fr.)

 

Après une bonne poignée de courriels avec Emmanuelle Grangé, apportant chacun un lot, puis un décapage des fautes de grammaire, une refonte dans la façon allemande de dire, le poème d’hier est devenu ce qui suit.

Comment le traduire ? Plusieurs y travaillent déjà, et je mettrai leurs travaux sous vos yeux, quand ils seront apprêtés. J’adjoins une version française, à critiquer elle-aussi

 

Welchen Morgen hat sein Vergeben vergessen ?

Bevor das Werden so wird :

Ein reines weises Essen.

Die einigen essen, die anderen sind

Lieder lesende Dritten :

So lange der Geist der Blumen einbalsamiert,

Erstes Licht des Abends,

Auf ihre schweren Augenliden

Schwebt.

 

Quel matin a omis son don

Avant que le devenir devienne,

Ainsi, une pure mangerie sage ?

Les uns mangent, et les autres sont

À lire des chants, des troisièmes :

L’esprit embaumé des fleurs,

Prime lueur au soir,

Aussi longtemps plane

Au-dessus de leurs lourdes

Paupières.

 

 

Le babel

 

 

 

 

Repost 0
Published by emmanuelle grangé - dans portrait
commenter cet article
5 mai 2012 6 05 /05 /mai /2012 15:45

 

 

 

Elle est bien obligée de descendre la passerelle au rythme de tous les autres passagers, elle ne se casse pas la margoulette. Sur le tarmac, elle s’abandonne à l’air chaud humide de l’Afrique. Elle est alors un peu plus lente que tous, elle dit merci à ce temps qui déjà la confusionne. Elle est très polie et, je pense, même très souriante en franchissant les divers contrôles de l’aéroport. Elle omet de glisser sa valise sur le dernier tapis roulant radiographique, elle s’excuse en riant, le contrôleur exécute le geste à sa place, il a reconnu la gentille princesse dans les vap’.

Si tu ne sais, tu peux oublier la mer et l’océan à Tanger, ce ne sont pas eux qui te rappelleront leurs gros soupirs. A toi de les dénicher au sommet de la casbah ou en dégringolant les escaliers bouffés par les orobanches jaunes. Tu lorgnes le port du côté du mur des Paresseux, on a repeint en très bleu les télescopes croqueurs de dirhams,  on en a éclaboussé le parapet. Tu entres dans la librairie des Insolites, tu as préparé la lecture du livre de ton amie*, tu n’as pas peur comme à Paris ou ailleurs, ce ne sont que des bienveillants qui envahissent le lieu, je crois que tu es fière, va ! Tu n’as pas prévu la boule d’émotion qui te surprendra par deux fois devant le micro, tu reprendras ton souffle sans volonté, comme sur le tarmac d’arrivée ; tu diras les mots qui te portent, dans le silence des anges assis, debout, partout. Tu lanceras même une grosse blague en prenant ton verre d’eau, genre « à défaut d’autre chose », et les anges d’en rire. Tu oseras regarder ton amie, c’est pour toi, mon amie, vous savez, toutes deux.

La nuit arrive par des nuages joufflus roses. Ce pourrait être un repère de temps en heure et en climat. Cela se pourrait et reste trompeur. Certes, la fraîcheur me fait rabattre les jambes sur le canapé, allumer une lampe. Certes, les habitudes demeurent, les prières enregistrées du muezzin, se sustenter, les gestes domestiques de Fatima, les rendez-vous, ma curiosité d’aller là demain… Mais où là, quoi demain ? Le temps est une olive gonflée vert anis qui titille, roule et ne se laisse pas croquer par le chat.

Dans le taxi bleu de Hassan, elle parle avec lui des immeubles qui bétonnent les collines, qui n’en finissent pas de brandir leurs murs si lents à se couvrir, elle voit les chèvres mâchonner l’herbe entre deux supermarchés ; Hassan dit, M. Mollande a bien répondu hier soir à ton Président de France. Elle baisse la vitre, les odeurs chaudes humides d’essence et de sable une dernière fois. Encore. Elle les laisse picoter ses yeux jusqu’à Paris et après.

 

*Capiteuses de Stéphanie Gaou, Éditions Alain Gorius, Al Manar. Stéphanie Gaou a créé la libraire des Insolites, 28, rue Khalib Ibn Oualid à Tanger.

 

 

Repost 0
Published by emmanuelle grangé - dans portrait
commenter cet article
19 février 2012 7 19 /02 /février /2012 13:11

 

Ça n’est pas qu’il déteste l’hiver, mais il a perdu ses gants, il a froid aux mains. Et le printemps, c’est plus joli. Il dit, ça sent le printemps çà et là. Les passerelles de la coulée verte ne démentent pas l’inéluctable à quelques intempéries près : les forsythias défroissent leur jaune poussin, les camélias gonflent leurs joues crème, le chien pisse moins pressé dans la neige tombée ce matin.

C’est un homme réceptif, un chaland fataliste qui traverse les écluses, les goulets ; un brise-glace, une pinasse des marais, c’est selon. Il porte un manteau lourd et les mains dans ses poches.

Il parle rarement, le temps sale ses cheveux, capitonne ses reins. À chaque jour suffit sa peine, mais pour la peine il n’a guère le temps. Il est assis sur un banc de la coulée verte et regarde le chien gratter la terre. Il songe, bientôt il ira voir là-bas si l’oie est revenue.

En mai, il fait ce qu’il lui plaît. Il tond les herbes folles, ordonne tout propre l’alentour, sort de la remise la table imputrescible qui accueille en été les pichets de vin, les petits plats dans les grands et les sourires de la famille sous le cognassier. Il fait bon suer en août le burnous à bricoler la maison, ne pas penser et diffuser à plein tube jusqu’au-dessus de l’étang un air d’opéra pour tous et surtout pour lui. Le soir, il installe le grand écran, convie la famille à quelque film parmi les nombreux glanés le reste de l’année ou le visionne seul car bonne-maman rameute l’assemblée pour savoir si enfin aujourd’hui n’est pas demain et quelle heure est-elle, hein, quelle heure gueule-t-elle. Il a la pudeur des œillères. Il a une infime déception dans le cadre programmé impeccable car l’oie ne revient pas cacarder, peut-être s’est-elle gelé les foies, pelé le cœur à vif avant d’atteindre le Capitole. Sans doute a-t-elle préféré laisser quelques plumes et poursuivre son voyage ailleurs plutôt qu’écouter se répandre le chœur des pèlerins opératique sur la pelouse parfaitement tondue. Il taille un appeau dans une des plumes et soupire au jour qui raccourcit. Il aime bien l’automne aussi.

 

 

 

Repost 0
Published by emmanuelle grangé - dans portrait
commenter cet article
30 janvier 2012 1 30 /01 /janvier /2012 11:08

 

 

Quelques grains noirs sans pépins dans une cuiller de nacre déposés sur le dos de la main, entre le pouce et l’index, habiles en roulement, entre l’isthme et la langue claquent et fondent. Ce moment rare partagé par les chanceux, parions qu’à voir les plis bessons autour de leurs yeux ce sont des amoureux, est éternel car se reproduira-t-il, à cette heure exquise froide d’hiver ou légère de printemps, tel amusé par la proposition de dégustation, puis sérieux tant le grain enivrera unique les papilles ? Est-ce ce luxe sans vergogne, est-ce l’émerveillement simultané des deux goûteurs que je garde en bouche après l’extinction des feux ?

Je vis la femme balbutier, mettre la main à son décolleté, rosir de plaisir, je vis l’homme rassurant, aussitôt happés par ce sentiment partagé qu’à l’instant précis quelque chose d’inoubliable, de terriblement terrestre advenait et se tairait désormais.

J’essayai plus tard, appliquée, de retrouver ce rituel débusqué un soir de pas perdus dans le quartier Saint-Paul. J’écartai les lèvres dures d’une grenade, cueillis les baies, les répandis solennellement à l’identique sur le dos de la main, je te vis répliquer le geste idoine, me l’offrir, tu me vis te l’offrir. Rouges nos commissures, pâle copie, indemne souvenir ! Chaleur d’une mémoire indicible causée par l’homme rassurant qui conta les frayères millénaires des esturgeons à la femme de là-bas le temps de perles noires exultées au palais.

 

 

 

 

Repost 0
Published by emmanuelle grangé - dans portrait
commenter cet article
21 janvier 2012 6 21 /01 /janvier /2012 13:12

 

à Emmanuelle Malaterre, d'après son collage sur mon bureau

Em.-M-jpg

 Em.M  http://artemmanuelle.over-blog.com/

 

Il est étrange comme l’être s’en va, retournant une seule fois la tête vers l’instant d’avant. Comme il s’en va avec l’instant d’avant dans le couloir de la ligne Nation-Étoile, sur le trottoir d’en face. Comme le broient les dents des néons métropolitains. Il y aurait à écrire juste après l’instant d’avant. Je m’y emploierai, regardant la nuque partir, fermant les yeux pour imprimer le dernier sourire au seuil du goulet souterrain. Peine ne sera car, si les mots couinent,  la chair palpitante, anguille d’eau douce, s’apaise au signal faible du lamparo.

Nous laisserons en suspens les particules danser au rayon d’un projecteur vieux de la nuit des temps. Froide lumière, étonnantes poussières valseuses telles les feuilles cliquetantes des bouleaux sous le ciel blanc. Nous aurons des façons, des obsessions de dire : elles tournoieront plurielles sans sublimation sur la pointe des chaussons et s’en iront, l’instant d’après, en arabesques sur le papier. Quels exercices intimes, quelles suées, combien d’entrechats repris, que de mal aux pieds, de bien aux cals suceurs de strass. Quels silences.

Il est étrange comme nous allons, l’instant d’après, lourds du monde, gonflés d’un sourire et d’une nuque singuliers, flottant entre deux eaux, happés par les crus réverbères du coin de la rue du Rendez-Vous.

 

 

 

Repost 0
Published by emmanuelle grangé - dans portrait
commenter cet article

Présentation

  • : chantier traverses emmanuelle grangé
  • chantier traverses   emmanuelle grangé
  • Contact

Recherche